Sentier Chasse-Pêche
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Article sur la pêche

Les vrais poissons

Les vrais poissons

Pêcher, je l’avais presque oublié, offre la possibilité de s’arrêter pour ouvrir les yeux sur le monde, en éprouvant la rare satisfaction de se trouver loin de ses bourdonnements, même si les moustiques nous dévorent parfois tout rond.

Dans ce temps suspendu au bout de sa ligne, le plaisir de l’inaction se substitue à celui de l’action. Cela a quelque chose de profondément réjouissant, mais de pourtant bien difficile à partager.

La pêche est d’abord une leçon d’humilité. Qui n’a pas besoin, moi le premier, d’en refaire le plein, de s’y ressourcer ? Vous ne savez absolument pas si le poisson sera là. Il ne sert à rien de vous animer, car vous ne pouvez espérer vous en approcher que dans un état de quiétude retrouvée. À la pêche, au bout du compte, la seule chose dont vous pouvez être certain est de finir par attraper une sorte de calme au beau fixe, lequel vous tiendra au moins à bonne distance de l’ennui.

Je comprends un peu mieux, au fil du temps qui passe, les pieds désormais bien plantés dans le courant de la vie, ce que mon grand-père, chargé de son attirail de mouches mouillées et de soies colorées, trouvait de si passionnant dans la pêche, au point d’y couler ses soirs d’été.

En fait, la pêche est presque aussi vaine que la pratique du vélo, mais tout aussi plaisante. Tout comme pour le vélo, la pêche constitue d’abord un rapport au temps. Tandis que vous fendez l’air de votre ligne ou de votre nez posé sur le guidon, le temps devient soudain incontestablement plus présent. Et c’est là quelque chose qui produit un sentiment heureux. Au bout du jour, au terme de sa route, ce temps que l’on absorbe de la sorte finit par former la matière de notre histoire.

Hélas, je ne peux que constater, aux abords de presque tous les plans d’eau où je me rends, à quel point les rives se trouvent encore et toujours souillées par des déchets et des rejets divers. C’est comme si l’espèce humaine était la seule à trouver normal de détruire son habitat. Comment les têtes d’oiseau que nous sommes peuvent-elles concevoir de souiller leur nid tout en espérant y vivre gaiement dans la suite des temps ?

Ce printemps, au commencement de la pandémie, lorsque tout s’est vu forcé de s’arrêter, plusieurs ont pensé, du moins un moment, que ce serait là un heureux soulagement pour la nature. La pression exercée sur l’environnement s’était un peu relâchée. Le nuage grave qui pèse sur lui a semblé se soulever. Vous vous souvenez ? Des animaux déambulant soudain dans les villes du monde. Des eaux plus calmes, plus claires. Le ciel sans avions, redevenu comme une grande page blanche où les oiseaux, de nouveau, pouvaient réécrire le monde à tire-d’aile.

Mais cette idée d’une nature enfin retrouvée aura été de bien courte durée. Si la réduction passagère de notre consommation a pu nous rapprocher de quelques-unes des cibles de réduction en raison de la pandémie, les efforts consentis pour sauver notre milieu de vie ont été, jusqu’ici, largement insuffisants.

Le confinement a certes réduit la pression qu’exercent nos modes de vie sur les écosystèmes. Le site Carbon Brief estime que les rejets de CO2 ont diminué de l’ordre de 5,5 % au cours de l’année 2020, qui sera par ailleurs une des deux plus chaudes enregistrées à ce jour. Pour limiter les dégâts causés par la hausse des températures engendrées par la consommation effrénée, il faudrait que cette chute soit de l’ordre de 7,6 % pour les dix prochaines années. Autrement dit, pour que la suite du monde se dresse hors du tombeau du présent, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

En nous donnant la peine de lever les yeux au-delà des seules frontières nationales, que pouvons-nous voir de l’usage que nous faisons du monde ? Ces brigands modernes, que notre éternel désir de voiler la réalité nous fait appeler des « investisseurs », ont repris de plus belle le discours soyeux de la prétendue croissance illimitée, maquillée désormais du mythe d’une croissance verte. Comment prendre pied dans le monde de demain si le présent est laissé sous la botte de gens qui ne voient pas de raison de vénérer l’autel de la vie sur terre ?

Prenons le cas de l’Inde, pays où l’économie avance comme un bulldozer tandis qu’au-dessus de lui virevoltent les acrobates de la finance. Dans ce pays, pour encourager l’économie à redevenir ce qu’elle était avant la crise, la possibilité a été offerte aux industriels de se lancer, sans contrôle aucun, dans toutes sortes de projets d’exploitation. L’État a donné le feu vert en particulier à l’action de capitaux privés dans les immenses secteurs du charbon et des lignes ferroviaires. D’autres secteurs dits « stratégiques » sont offerts aux puissants sur un plateau d’argent, sous prétexte que la cadence des exploitations doit être redoublée. Les centrales au charbon, les barrages, les projets pétroliers et les routes bétonnées sont à qui en voudra. Pour les dégâts appréhendés, on verra plus tard. Les amendes prévues, de toute façon, sont seulement de l’ordre de 20 $ à 100 $ par jour pour les compagnies.

L’exploitation à tout vent de millions de gens a fini par enchaîner la terre entière dans un système. L’Inde, voyez-vous, compte pour 18 % de la population mondiale. En gros, un cinquième de l’humanité. Selon un code de performance environnementale mis en place par les universités Yale et Columbia, elle est cependant classée 168e sur 180 pays.

Les mondes nouveaux, au contraire des plantes, n’émergent du néant que lorsqu’on les tire en avant. Et en attendant trop patiemment, c’est bien nous qui, en bout de ligne, sommes les vrais poissons.


Source: Le Devoir

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